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Voyage dans l'Espagne d'Aznar, à l'occasion des législatives du 14 mars. Aujourd'hui : la condition féminine. Les traditions machistes et familiales font obstacle à l'émancipation professionnelle des Espagnoles.
Femmes au bord de la crise d'Ibères


Par Blandine GROSJEAN

mercredi 10 mars 2004 (Liberation - 00:00)

http://www.liberation.fr/page.php?Article=184769&AG 

lles se plaignent beaucoup. Des hommes surtout, ceux de leur génération. «Plan-plan». Ou alors immatures, machos élevés comme des petits seigneurs, trop longtemps gâtés par leur mère, incapables de faire le deuil des privilèges domestiques dont jouirent leurs pères et des plaisirs de leur adolescence attardée. «Quand j'étais enceinte de neuf mois, mon mari est parti une semaine au ski avec ses amis. Ça n'a choqué personne dans nos familles, sauf mon oncle, le "moderne", celui qui vit en France», raconte Elena, la quarantaine nerveuse, architecte à Pampelune. Ils se sont mariés à 32 ans, à l'église, sont passés tous deux sans transition du domicile parental à l'appartement conjugal, comme l'immense majorité des jeunes Espagnols. 62 % des 25-30 ans (18 % en France) vivent chez leurs parents, pour le plus grand plaisir de ces derniers. 70 % des jeunes Espagnols quittent le domicile familial pour se marier, à l'église (1).

Quand le bébé d'Elena est né, «il» s'est inscrit dans un club de sport, tous les après-midi, et ne pouvait donc pas aller le chercher à la garderie. «C'est moi qui y allais, à la pause de midi, pour le déposer chez ma mère. Personne ne l'a critiqué, alors que moi qui n'ai pas pu prendre de congé maternité, on m'a jugée.» Elles se plaignent, mais n'agissent ni ne revendiquent guère. «Les Espagnoles sont très peu féministes, très peu individualistes, très peu modernes, très peu indépendantes. Elles dépendent de leurs parents, et ensuite de leur mari», assène Enrique Gil Calvo, sociologue à l'université Complutense de Madrid.

Finie la belle vie

Ces vingt dernières années, le marché de l'emploi a vu débarquer des millions de jeunes femmes : leur taux d'activité est passé de 32 % à 50 %. Et c'est comme si personne dans ce pays ne les avait vues venir. L'Etat, qui considère que la famille reste une affaire privée, n'accorde quasiment aucune aide financière, ne se préoccupe pas du problème de la garde des enfants (2 % seulement des moins de 3 ans bénéficient d'une place en crèche publique), est sans doute le premier responsable. Elles ont étudié, mieux que leurs frères, elles sont beaucoup sorties, en bandes de filles toujours, dans les bars, les discothèques, elles ont économisé pour acheter le futur domicile conjugal, ont vécu chez leurs parents comme à l'hôtel, sans obligations, sauf celle de ne pas coucher avec leur fiancé sous le toit familial, et, au jour du mariage, la «belle vie» s'est arrêtée. Le mari ­ dont aucune mère n'a jamais exigé qu'il lave son assiette ­, l'appartement, le travail, les tâches domestiques, la voiture, les crédits. Et ensuite, éventuellement, l'enfant. Celui d'Elena a aujourd'hui 10 ans. Son mari l'a quittée, quand leur fils en avait 2, pour retourner vivre chez ses parents : «Il me trouvait trop stressée par le bébé et le travail.» Sa mère à elle lui a fait la leçon : «C'est ton mari, fais ce que tu dois pour récupérer ta famille. Il gagne assez d'argent... pourquoi tu t'entêtes à vouloir travailler ?» Cristina pense qu'on a trahi les femmes de sa génération et de son milieu social : «Avec l'argent que nos parents ont dépensé dans les meilleures écoles, dans les universités à l'étranger, on nous a donné l'illusion que nous serions des femmes modernes, indépendantes, et qu'on nous respecterait.»

Rien n'aurait changé dans les têtes. D'une femme espagnole on attend toujours qu'elle soit une bonne fille, reconnaissante des sacrifices que ses parents ont consentis en l'accueillant si longtemps, une bonne bru redevable des services rendus pour la garde des enfants, qui échoit majoritairement aux grands-parents. «Critiquer sa famille est une des choses les plus mal vues», note la sociologue Alexandra Gaviria. Bonne épouse et mère aussi sacrificielle que l'ont été les leurs. «Nous autres, on nous a élevées pour être le taureau.» Maria-Carmen, veuve distinguée de 71 ans, fait référence à l'éducation qu'elle a reçue. Sa mère l'avait préparée à être «une épouse soumise. Les jeunes femmes d'aujourd'hui...» Elle laisse sa phrase en suspens, dans un pays obsédé par «la violence de genre», où chaque jour les journaux font le décompte morbide de femmes tuées par leur mari ou leur compagnon : 70, 81 ou 106 pour 2003, selon les sources (2). «Si l'ETA avait assassiné 70 citoyens l'an dernier, on serait en état de guerre», se révolte Ana, sa fille de 40 ans. Maria Carmen s'est mariée à Pampelune (Navarre) en 1957, dans un pays sclérosé par le national-catholicisme. Sur ses six enfants, deux sont divorcés. Le monde a changé, trop vite, et dans cette ville qu'elle a connue régentée par l'Opus Dei, cité mêlant aujourd'hui réussite économique, mentalité réactionnaire et minorités radicales, une juge vient d'autoriser la compagne d'une lesbienne à adopter ses enfants. «Mes fils sont effrayés parce que les femmes ont pris le pouvoir.» Ils comparent. Ils travaillent autant que leur père a travaillé, mais lui posait les pieds sous la table au retour de l'usine.

Maternité sacrifiée

La génération des femmes de 30-40 ans a clairement retardé, puis sacrifié, pour certaines, le destin maternel au profit de ce que Viki, 36 ans, célibataire branchée et abertzale (indépendantiste basque), ouvrière dans une conserverie, appelle «le développement personnel». «J'ai vu ma mère se sacrifier totalement pour son mari et ses quatre enfants. Les deux aînés l'exploitent honteusement comme nourrice, mon petit frère s'incruste à la maison, à 30 ans, avec un salaire de professeur.» Faire un enfant à son âge, «c'est signer pour les travaux forcés jusqu'à 80 ans, merci beaucoup». Le taux de fécondité, le plus bas de l'Union européenne (1,1, avec une légère remontée grâce à l'apport des immigrées), est le reflet des tensions qu'elles subissent. «J'ai repoussé la naissance de mon enfant au maximum (37 ans, ndlr), pour ne pas être pénalisée dans ma carrière, raconte Luz, volubile brune, consultante financière. On lui a «proposé» de la licencier avec indemnisation quand elle a annoncé sa grossesse. Luz a retrouvé un travail plus intéressant dans une société américaine, mieux payé, avec des horaires difficiles : trois soirs par semaine, elle rentrait à 23 heures. «Mon mari ne se sentait pas de rester seul avec la petite, sa mère venait à la maison, je n'étais plus maîtresse chez moi. Je devais en plus m'occuper de mon père, veuf, qui n'est pas capable de se faire cuire un oeuf tout seul.» Elle a craqué. Six mois d'arrêt de maladie pour dépression, «stress», corrige-t-elle. Elle va démissionner. Elle plaçait l'indépendance financière au-dessus de tout.

La maternité est souvent présentée comme une source d'angoisse, de dépenses, de complications. «Dans les squares, les femmes ne parlent que des problèmes de la famille, des problèmes avec leur conjoint, c'est étouffant», confirme Ana, qui a connu un an de chômage. Mères tardives (le premier enfant à 31 ans en moyenne), on les dirait écrasées par un modèle impossible à reproduire et des obligations auxquelles leur jeunesse assistée ne les a pas préparées. A 40 ans, Luz n'en revient toujours pas qu'un enfant «ça a besoin d'horaires fixes, pour manger, pour dormir»... Carolina, 35 ans, charmante maman d'un bébé de 8 mois, vendeuse sans travail, débordée, a vécu la naissance de son fils comme un «énorme choc, beaucoup d'angoisses» : «Tu te retrouves avec des responsabilités, tu ne peux plus voyager, sortir...» A la naissance de son fils, elle est partie s'installer six mois chez ses parents avec Jesus, son mari, patron d'un bar. Elle a réintégré le logement conjugal (acheté à crédit, «une merveille») à cause de Jesus qui revendiquait un peu d'intimité. «Jesus voulait une famille nombreuse, il a décidé que nous n'aurions pas d'autres enfants. Il participe complètement à son éducation, il trouve que c'est énorme, il est épuisé.»

Le retour chez les parents

Dans sa clientèle, Maria Jesus, avocate à Bilbao, voit de plus en plus de pères quitter le navire sans crier gare, pour retourner vivre chez leurs parents. «Tout se détraque quand arrive un enfant. Ils l'ont voulu tous les deux, après mûre réflexion, mais c'est elle qui se retrouve avec tous les problèmes.» Cette féministe quinquagénaire n'accable pas les hommes : «Les femmes n'assument pas du tout leur double statut, mère et travailleuse, toute la société les culpabilise.» En cas de séparation, beaucoup de jeunes mères n'ont alors d'autre solution que de retourner elles aussi chez leurs parents, avec leur enfant, faute de pouvoir rembourser les crédits de l'appartement. Elles perdent tout : leur autonomie et... le logement.

L'appartement. «El piso». Le troisième larron du couple, «mon petit palais», soupire Marisol, gérante de boutiques. Ultraéquipé, escalier en marbre et salle de bains dans chaque chambre, une terrasse, certes, «mais 60 % de nos revenus pour les remboursements» ; deux voitures ; pour son fils l'école bilingue, «les yeux de la tête», elle n'en aura qu'un, «il me mange la vie». La belle-mère, «adorable, elle prend le petit tous les après-midi», mais exigeante. «Elle ne conduit pas, quand elle a besoin d'aller quelque part, je ne peux pas dire non.» Ses parents, restés au village, qui se sont «saignés» pour qu'elle étudie en France. «Ils vieillissent, on leur achète un appartement à côté de chez nous, c'est moi qui surveille les travaux.» Marisol a la chance d'avoir un mari travailleur et «brave», le must sur le marché. Pourtant, elle envie l'existence de sa petite soeur de 38 ans. Sonia vit aux Canaries avec son compagnon. Ni mariée ni propriétaire, mère de deux enfants qu'elle habille avec des vêtements de deuxième main. On dirait «une Française ou une Suédoise» : quand ses beaux-parents viennent les voir, elle les loge à l'hôtel. «Elle, elle a appris, je ne sais où, à dire merde.»

(1) A ce sujet, l'excellente thèse d'Alexandra Gaviria, le Processus de construction identitaire des jeunes Espagnols et Français, à paraître aux Presses universitaires de Rennes.

(2) Selon une enquête publiée le 5 mars dans la presse espagnole, la moitié des hommes estiment que les agressions conjugales répondent à des pertes momentanées de maîtrise de soi et que les victimes (femmes, donc) doivent supporter cette fatalité en silence pour le bien des enfants ! En 2000, avec 2,4 assassinées par leur ex-conjoint pour 1 million de femmes, l'Espagne arrive en neuvième position en Europe, derrière la Roumanie (12,6 pour 1 million de femmes), la Finlande (8,6), la Norvège (6,5)...